«Chaque artiste crée ses précurseurs. Son travail modifie notre conception du passé autant que celle du futur». Jorge Luis Borges

mardi 4 avril 2017

Toquade, Marina Thibeault, Janelle Fung, la révélation du son!

Toquade
Marina Thibeault, alto
Janelle Fung, piano
Enregistrement, octobre 2016
Atma Classique ACD22759

Cet enregistrement est consacré à des oeuvres pour alto solo, ou avec accompagnement du piano.  Il constitue une superbe présentation de l'altiste Marina Thibeault, révélation de Radio-Canada 2016-2017. Le programme est un éventail intelligent de pièces qui illustrent parfaitement toutes les capacités expressives de cette jeune et talentueuse musicienne.
Son jeux, toujours élégant, précis et absolument musical, se prête très bien aux pièces et mouvements de musique russe, (valse de Tchaikovski) et (l'Allegro moderato de Glinka) qui sert comme une introduction à l'enregistrement.
Avec la sonate pour alto solo de Hindemith, on rentre dans un univers plus intime, disons confessionnel, qui donne l'opportunité à Marina Thibeault de faire ressortir ses qualités de soliste. La sonate est suivie de trois autres pièces de compositeurs contemporains, un prélude d'Ana Sokolovic, Toquade qui donne le nom à l'enregistrement, écrite par Jean Lesage en 2016 et un Rubato et Agitato du compositeur Mylan Kymlicka. Ces œuvres pour alto solo, sans accompagnement, sont le noyau central de l'enregistrement. Espèce de développement, si l'on veut, elles vont servir à l'altiste à faire valoir ses qualités interprétatives où sa sonorité riche et aux couleurs chaleureuses, sont mises de l'avant.
Pour finir ce magnifique enregistrement, on assiste à une communion sage et équilibré dans la superbe sonate pour alto et piano de Martinu. C'est une oeuvre pas évidente à jouer. Les artistes trouvent ici le terrain propice pour un dialogue profond, où les couleurs et nuances de l'alto sont accompagnés par un jeux précis et intense du piano. C'est une véritable communion de timbres qui sert à rendre hommage à une partition sublime de la musique de chambre du XX siècle.
Un petit paragraphe pour souligner la très bonne complicité artistique de la pianiste Janelle Fung, qui accompagne la soliste avec une musicalité et expressivité accomplies. 

Cet enregistrement est une véritable révélation !

Philippe Adelfang, mars 2017

lundi 27 mars 2017

Brahms, sérénades op.11 et op.16, la dynamique du mouvement.

Johannes Brahms (1833-1897)
Sérénades n°1 et n°2 pour orchestre op. 11 et op.16
Orchestre Symphonique de Gävle, Jaime Martin, direction.
Ondine ODE 1291-2, enregistrements mai et octobre 2015.

Les deux sérénades pour orchestre de Brahms sont comme des laboratoires d'instrumentation et de composition. Ne s'étant pas attaqué à une symphonie à cause de l'esprit de « Beethoven», le jeune Brahms trouva dans ces sérénades un moule plus flexible où pouvoir faire des explorations dans le domaine de l'orchestre. Comme beaucoup d'autres œuvres du compositeur, elles subirent un processus de revision avant d'être finalement publiées. La maitrise de la forme se fait en écrivant. Brahms le savait très bien, mais le défit de composer pour l'orchestre pur, sans autre appui dramatique que son langage, était une tâche non mineure pour lui. Il exprima à son ami Joachim le désir de transformer la première sérénade en symphonie, mais finalement il se gardera de le faire comme si une voix intérieur lui disait que pour sa première symphonie une autre composition devait s'imposer.
Si vous ne connaissez pas ces deux œuvres superbement bien écrites, je vous encourage à choisir cette version de l'Orchestre Symphonique de Gävle (Suède), très bien enregistrée, avec un son très chaleureux, qui rend justice à une partition absolument inspirante.
Bravo aussi à son chef Jaime Martin, qui a imprimé à cet enregistrement une dynamique disons décontractée, pour faire ressortir les mélodies formidables que ces deux partitions possèdent.
Pour Brahms, comme pour d'autres créateurs, l'évolution n'est pas nécessairement un changement radical. Mais bien au contraire, c'est une prise de possession des moyens de création de la génération précédente.


Philippe Adelfang, mars 2017.

lundi 13 mars 2017

Beethoven: Missa Solemnis l'intention et le résultat!

L.V. Beethoven Missa Solemnis
Carolyn Sampson, soprano
Marianne Beate Kielland, alto
Thomas Walker, ténor
David Wilson-Johnson, basse
Capella Amsterdam
Orchestra of The Eighteenth Century, Daniel Reuss direction.
Glossa : GCD921124 enregistrement, octobre 2016

Comme une entrée qui s'ouvre aux portes du paradis, la Missa Solemnis de Beethoven est dans plusieurs aspects un acte de foi. Finalisée en 1823, elle représente peut-être, la première œuvre purement romantique dans la littérature religieuse. Ce n'est pas nécessairement une représentation religieuse et musicale de la messe, mais plutôt une opinion sur la foi. Ce geste individuel est un des germes du romantisme. De là à sortir des sentiers battus, il n'y a qu'un petit et gigantesque pas à franchir. Après c'est inutile de revenir en arrière. Comme dans tant d'autres chef-d'oeuvres de Beethoven, la maitrise de la forme, la structure, et le sens de la musique donne lieu à des résultats absolument uniques.On dirait que le maître de Bonn épuise par l'effet de son écriture la forme engagée, ce qui va rendre la tache très complexe et ardue, à la relève des compositeurs qui viendront après lui.
La version qui nous occupe dans cette chronique, est magnifique. L'équilibre sonore des masses, la qualité artistique des solistes, le chœur exceptionnel et tout cela accompagné d'un orchestre qui impressionne par le son proposé, font de cet enregistrement une référence pour ce chroniqueur.
Le travail accompli est immense. Soutenir cette qualité tout au long d'une œuvre de plus de 75 minutes à besoin d'une direction savante et intelligente, que Daniel Reuss a établit d'une façon magistrale.
Dernière chose, l'enregistrement a été dédié à la mémoire de Frans Brüggen. Parfois l'intention nous parle du résultat. C'est certainement le cas ici. Bravo aux musiciens, et à l'équipe de production de Glossa

mardi 21 février 2017

Ici et maintenant, l'ouverture d'esprit c'est la raison de la foi. Capella de Ministrers

Hic et Nunc
Enregistrement fait en concert juillet 2016
Capella de Ministrers
Carles Magraner

Il y a un temps je rejetais mon prochain si sa religion n'était pas la mienne.
Mais à présent mon cœur est devenu un réceptacle de toutes les formes religieuses. Taryumân al-ashwâq-Casida XI-idn Arabi.

Avec ces paroles d'ouverture d'un temps charnière où le changement à travers les voyages fut la seule façon d'évolution possible, Carles Magraner nous présente son dernier enregistrement avec son ensemble Capella De Ministrers. Comme un pèlerin du moyen age il nous fera parcourir le carrefour de la méditerranée dans les villes et lieux que fréquenta Raymond Lulle en 1311. Majorque, Rocamadour, Saint-Jacques de Compostelle, Barcelone, Montpellier, Rome, Gènes, Lyon, Marseille, Avigon, Naples, Chypre, Jérusalem, l'Arménie mineure et Tunis.
Raymond Lulle fut avant tout un témoin d'une transition d'une époque qui finissait, vers une autre qui s'annonçait déjà comme plus intense du point de vue de la foi. Il voyagea des deux côtés de la méditerranée pour atteindre son idée de «pax universalis».
Bel homage de l'ensemble Capella De Ministrers, a cet homme médiéval veritable antécédent d'un humanisme qui s'annonce déjà dans les idées. Superbe enregistrement, où la prise de son, impeccable, rivalise avec le jeu flamboyant des instrumentistes.
Ici et maintenant, l'ouverture d'esprit c'est la raison de la foi.
À vous de le procurer à tout prix!

Philippe Adelfang, février 2017.

dimanche 12 février 2017

Intégrale de la musique pour piano de Reynaldo Hahn, à la recherche d'un sentiment perdu.

Reynaldo Hahn
Intégrale de sa musique pour piano
Alessandro Deljavan, piano
Aevea/OnClassical 15001-07 4CD enregistrements 2013 et 2015.

Comme à la recherche d'un sentiment perdu, la musique de Reynaldo Hahn nous situe dans une atmosphère de fin du XIX siècle reliée tout d'abord à la Belle Époque. Comme pour d'autres compositeurs, le piano fut pour Hahn un instrument confidentiel de ses expériences de vie. Il fut aussi un véhicule de son âme. Rien dans son écriture pianistique semble être superficiellement artificiel. Tout au contraire, son discours tient d'une profonde réflexion personnelle qui le mène à écrire des cycles incroyables comme la série Le Rossignol éperdu (1902-1910) où le compositeur nous expose un espèce de carnet intime musical.
Ce coffret me semble essentiel pour tout mélomane qui cherche à approfondir sa connaissance d'un compositeur pas toujours très connu, et qui par contre joua un rôle important dans la vie culturelle parisienne de son vivant.

Le résultat technique et artistique impressionnant que le pianiste italien Alessandro Deljavan nous offre dans ce coffret, permet à cette réalisation d'être sans aucun doute une référence discographique dans la musique de Hahn. Il contribue loyalement à replacer le compositeur à sa juste valeur.

Philippe Adelfang, février 2017

vendredi 13 janvier 2017

Smetana Má Vlast, l'âme d'un peuple en musique.



Smetana Má Vlast (Ma Patrie)
Orchestre Symphonique de Bamberg
Jakub Hrusa, direction
Tudor: 7196 enregistrement 2016

Peu de compositeurs ont réussi à saisir l'âme d'une nation entière comme Smetana l'a fait dans cette série de six poèmes symphoniques nommés Má Vlast, Ma Patrie. Grace à une puissante évocation musicale, Smetana à réussi à recréer l'histoire de son peuple à travers un cycle musical homogène qui a passé à l'histoire comme la première référence mondiale du nationalisme tchèque en musique. L'importance de ce cycle est souligné à chaque année le 12 mai, date de l'anniversaire de la mort du compositeur, on le jouant en entier comme introduction au Festival International Printemps de Prague. L'histoire a aussi fait sa contribution à lier ce cycle à la destiné d'un peuple, quand par exemple le président de l'après communisme Václav Havel invita le célèbre chef d'orchestre Rafael Kubelik à diriger Ma Patrie en 1990, pour souligner la fin de quarante années d'émigration forcée. L’œuvre donc prend la place de mythe et reste gravée dans la conscience collective d'un peuple comme un hymne sans paroles qui reflète l'unité face à la dictature.
Tout ceci c'est ce que le jeune et talentueux chef d'orchestre Jakub Hrusa arrive à imprimer dans cette version époustouflante, pleine d'énergie, superbement enregistrée, de ce chef-d’œuvre. Comme lui même le dit:«avec le Bamberger Symphoniker j'ai trouvé des amis et un environnement me permettant une interprétation dans la tradition européenne et allemande, avec une âme tchèque.»

Philippe Adelfang, janvier 2017

mardi 10 janvier 2017

Johann Sebastian Bach Ouvertures Zefiro, Alfredo Bernardini. Comme de l'eau à la vie.

Johann Sebastian Bach
Ouvertures
Zefiro, Alfredo Bernardini, direction.
Arcana : A400, enregistrements novembre 2015

Où réside la beauté d'un son? Question importante, dont la réponse est parfois difficile à saisir. Que fait qu'une version soit plus chaleureuse qu'une autre? J'aurais la tendance à penser, que tout ce passe vraiment par la qualité du son que les artistes sont capables d'imprimer à une œuvre.
La version de l'orchestre baroque Zefiro des ouvertures (suites) de Bach, à mon avis suivent totalement cette prémisse esthétique d'essayer, avant tout, de rechercher le beau. La beauté dans le son, dans les arrangements des reconstructions, dans la sélection des tempi, bref dans tout ce qui est important dans le discours musical. Cette qualité on l'obtient à travers l'attention que les musiciens portent aux détails. Chaque attaque des notes est soigné. Chaque respiration est dument contrôlé.
Alors l'album se transforme en essentiel pour ce chroniqueur. Comme de l'eau à la vie.

Merci à Zefiro, au maestro Bernardini pour prendre le temps de nous donner que des miracles musicaux. Ça fait du bien à l'esprit.

Philippe Adelfang, janvier 2017