«Chaque artiste crée ses précurseurs. Son travail modifie notre conception du passé autant que celle du futur». Jorge Luis Borges

lundi 1 août 2011

Telemann: Kapitänsmusik 1738 chez CPO

Telemann: Kapitänsmusik 1738

Veronika Winter, soprano

Cornelia Samuelis, soprano

Jan Kobow, tenor

Immo Schröder, tenor

Ekkehard Abele, ténor

Gregor Finke, basse

Rheinische Kantorei

Das Kleine Konzert

Hermann Max, direction

CPO 777 386-2 (2CD)

La fabuleuse particularité de cette musique, c’est qu’elle fut commandée par les capitaines de la garde hambourgeoise. En effet, Hambourg, ville fortifiée, comptait quelques milliers de soldats mercenaires et miliciens locaux afin de monter la garde sur les murailles entourant la ville (protection qui avait bien servi Hambourg puisque celle-ci fut largement épargnée par les horreurs de la Guerre de Trente Ans). Chaque année, les capitaines, au nombre d’une soixantaine, se réunissaient en banquet et, pour l’occasion, commandaient une œuvre noble et éloquente ainsi qu’une autre plus festive. Imaginez un peu si le syndicat des policiers de Montréal commandait une œuvre à un compositeur pour son assemblée annuelle! Telemann composa 36 de ces « Kapitänsmusik », mais une poignée seulement nous est parvenue.

Celle-ci date de l’année 1738, et elle fut donnée le 28 août. L’ensemble comprend un Oratorio (pour la partie « édifiante ») et une Serenata (pour la partie « festive »). Pour cette création de 1738, les capitaines n’hésitèrent pas à délier les cordons de leur bourse : un chœur nombreux, un effectif orchestral imposant et, surtout, une partition de soprano écrite spécialement pour la prima donna la plus en vue à Hambourg à cette époque. Le résultat est une œuvre charmante, comprenant des parties solistes (en particulier pour soprano) particulièrement élégantes. L’aria Heiliges Wesen pour soprano et chœur, est l’un des plus marquants, mais on retiendra également le très beau Licht des Lebens. Les chœurs de l’Oratorio, de caractère probe et spirituel, ont dû faire le plus bel effet sur les hommes d’armes présents.

La Serenata s’amorce sur les chapeaux de roue avec une rythmique martiale dirigée par des tambours et des fifres gaillards et enjoués. Le ton est donné pour cette portion ravie de la Kapitänsmusik, qui mêle tout de même plusieurs épisodes choraux et solistes empreint de tendresse et de douceur du plus bel effet. On remarquera dans l’aria Ein heller Strahl, ihr unerschrocknen Söhne la basse de Gregor Finke, d’une belle sonorité certes, mais qu’on aurait souhaité un brin plus agile.

Mis à part quelques détails aussi mineurs, la Kapitänsmusik de Telemann est pour moi, comme pour vous aussi j’espère chers amis, une heureuse découverte à ajouter à l’indispensable discographie telemannienne, toujours en expansion dirait-on.

Frédéric Cardin


Concerto Köln, coffret de 6 CD chez Teldec.

Concerto Köln

Teldec 2564 69889-9 (6CD)

Le Concerto Köln est l’un des ensembles les plus passionnants à suivre. D’abord pour la qualité irréprochable de leurs interprétations. Puis pour leur choix de répertoire, souvent audacieux et exploratoire (on les appelle parfois les « truffiers » de la musique). Peu importe l’obscurité du compositeur que les membres du collectif auront choisi d’illuminer de leur inclination du moment, le plaisir de l’auditeur sera complet. C’est d’ailleurs le fil d’Ariane qui unit les différents disques de ce coffret économique, qui réédite certains des enregistrements « découvreurs » les plus marquants de l’histoire de l’ensemble, c’est-à-dire ceux qui ont exhumé de l’oubli temporel des œuvres et des créateurs excitants, souvent adulés à leur époque, puis malheureusement passés à la moulinette impitoyable de l’histoire. Faisons un tour rapide, si vous le voulez bien :

CD1 Evaristo Felice Dall’Abaco (1675-1742) : cet italien qui fut associé à la cour de l’électeur de Bavière à Munich vécut les aléas de la politique de son employeur, vaincu lors de la Guerre de Succession d’Espagne et contraint de s’exiler à Bruxelles puis en France. Ce genre de revers de fortune explique habituellement, en partie du moins, l’oubli dans lequel tombent des artistes adjoints à ces instances politiques malheureuses. Leurs œuvres ne profitent alors malheureusement pas du rayonnement international que peut offrir une Cour glorieuse et puissante. Quoiqu’il en soit, la musique de Dall’abaco, vibrante, lumineuse, attrayante et énergisante, annonçant Vivaldi à bien des égards, est certainement l’une des plus plaisantes découvertes que je fit à date dans ma vie de « truffier » mélomane.

CD2 Pietro Antonio Locatelli (1695-1764) : Bien que Locatelli ne soit pas à proprement parler un illustre inconnu, il demeure que pendant de nombreuses années, rares étaient les enregistrements de sa musique. Les membres du Concerto Köln lui apportèrent un solide soutien lorsqu’ils gravèrent ce disque originellement paru il y a plus d’une quinzaine d’années. La prise de son n’a pas pris une ride, et l’attention portée au drame quasi théâtral de cette musique expressive (en particulier le concerto grosso op.7 no.6 « Il pianto d’Arianna ») sont on ne peut plus convaincants.

CD3 Mannheim : The Golden Age : je me rappelle l’effet produit par ce disque à sa sortie en 1999. Quelle révélation que cet ensemble d’œuvres pour orchestre de Christian Cannabich, Anton Fils, Johann Stamitz et Ignaz Fränzl (avec un concerto pour violoncelle de Carl Stamitz). L’éclat des cuivres!, le mordant des cordes et la vivacité des bois. Tout ça ressemblait bel et bien à de la musique de premier niveau, chose inattendue en raison des énormes préjugés qui existaient depuis longtemps sur cette période intermédiaire, sorte de no man’s land musical (selon nos perceptions biaisées de l’époque, du moins) entre le génie baroque de Bach et l’épanouissement classique de Mozart et Haydn. Pourtant, que de trésors dans ce seul enregistrement qui traitait enfin ces compositeurs oubliés avec le respect mérité. À lui seul, ce disque vaut le prix du coffret en entier!

CD4 Johann Baptist Vanhal (1739-1813) : Même traitement incisif pour les symphonies de ce contemporain de Haydn, grandement prolifique et assez près de son plus illustre collègue, esthétiquement parlant. Pensez au Haydn des symphonies no.35 à 50 environ, et vous aurez une assez bonne idée de la facture sonore de ces œuvres habilement écrites et très agréables à écouter.

CD5 Leopold Kozeluch (1747-1818) : Les symphonies de Kozeluch gravées sur ce disque paru en 2001 ressemblent à celles de Vanhal, mais en plus dramatiques, de un, mais aussi plus mondain. L’utilisation du menuet dans ses symphonies, ou d’une écriture dansante un brin galante, contribue assez bien à créer cette impression.

CD6 Anton Eberl (1765-1807) : Avec Eberl, c’est presque en territoire beethovénien que nous pénétrons. La Symphonie en mi bémol majeur, op.33, fut donnée lors de sa deuxième exécution en même temps que l’Eroica de Beethoven. Les auditeurs de l’époque furent fortement impressionnés par l’œuvre d’Eberl, alors que les plus conservateurs d’entre eux firent la moue à l’écoute de la Troisième du grand Ludwig. La postérité s’est chargé d’inverser les rôles, mais, bien qu’une réhabilitation de l’op.33 d’Eberl ne présentera jamais le moindre danger pour Beethoven, il s’agit tout de même d’une remise en contexte parfaitement stimulante qui saura réjouir tout mélomane curieux. Là où Beethoven avance résolument vers l’avenir, Eberl se contente de maîtriser (mais très habilement!) le langage expressif de son époque. Mort à 41 ans, on se demande tout de même ce qu’il aurait pu faire si le destin lui avait accordé une trentaine d’années de plus. Quoiqu’il en soit, le Concerto Köln n’a jamais montré le moindre doute sur la valeur musicale de ces partitions. Et nous l’en remercions chaleureusement!

Frédéric Cardin


Von Dittersdorf/Hoffmeister/Vanhal: Concertos pour contrebasse


Dittersdorf, Vanhal & Hoffmeister: Double Bass Concertos

Edicson Ruiz, contrebasse

Orquesta Sinfonica Simon Bolivar

Christian Vazquez, direction

Phil.Harmonie PHIL. 06008

Les concertos pour contrebasse sont déjà une rareté, alors imaginez trois sur un seul disque! Précisons cependant que dans le cas de deux des trois concertos en question, il s’agit en réalité de concertos pour « violone », ou basse viole, instrument précurseur du violoncelle et de la contrebasse, mais éclipsé par ceux-ci lorsque les compositeurs et les orchestres ont eu besoin d’instruments de basse pouvant projeter le son avec plus de force et d’ampleur.

Quoiqu’il en soit, tous les concertos présents sur cette production de l’excellente maison allemande Phil.harmonie sont interprétés par le contrebassiste vénézuélien Edicson Ruiz. Le Concerto pour violone no.1 en mi bémol majeur de Carl Ditters von Dittersdorf (1739-1799) se développe sur une structure tripartite toute classique Allegro-Adagio-Presto teintée d’élégance et où la contrebasse de M. Ruiz s’exprime avec une très agréable légèreté. Les mélodies de Dittersdorf appuient cette impression grâce à leur caractère pastoral bon enfant et dansant.

Le Concerto pour violone no.1 en mi bémol majeur de Franz Anton Hoffmeister (1754-1812) est structuré Allegro-Adagio-Finale Allegro et s’affirme d’une manière plus vigoureuse. Le violone de l’époque devait être utilisé au maximum de ses capacités car la contrebasse d’Edicson Ruiz résonne avec plus de force que dans le concerto de Dittersdorf. Le premier mouvement, avec son caractère allègre donne le ton des les premières mesures et annonce de fort jolis moments. L’Adagio central est italianisant et teinte sa mélodie principale d’un accent de sérénade vénitienne. Le Finale Allegro élégamment affirmatif, complète bien une œuvre qui ne bouleverse aucun standard contemporain, mais constitue néanmoins une addition plus que bienvenue dans le répertoire encore trop mince de ce gros instrument.

Le Concerto pour contrebasse et orchestre en mi bémol majeur de Johann Baptist Vanhal (1739-1813) est construit Allegro Moderato-Adagio-Adagio Allegro. Depuis une décennie ou deux environ la musique de Vanhal refait surface sur disque et ramène à l’avant-plan l’œuvre d’un compositeur talentueux qui eut le grand malheur de vivre sa maturité artistique au moment où un tsunami créatif nommé Mozart balayait le monde musical. Le temps a fait son œuvre et l’a relégué au second rang de la renommée, même si sa musique, acclamée à l’époque, mérite toujours une attention sérieuse pour ses évidentes qualités. Ce concerto est un peu plus dramatique que les précédents, surtout l’Adagio central, grâce à une orchestration plus ample. L’Allegro final est excitant et rappelle avec beaucoup de satisfaction les concertos (pour violoncelle) de Haydn.

Edicson Ruiz est un interprète d’une grande virtuosité et, surtout, d’une impeccable justesse, ce qui n’est guère donné d’avance avec cet instrument. Le mélomane attentif appréciera particulièrement sa musicalité très sensible et attentionnée. L’Orquesta Sinfonica Simon Bolivar dirigé par Christian Vasquez est le meilleur orchestre latino-américain, et ce dans tous les répertoires. C’est la première fois que je l’entends dans le format réduit des orchestres du 18e siècle, et j’aurais pu facilement le confondre avec n’importe quel ensemble de renom européen. Certains des plus grands jeunes talents d’aujourd’hui et de demain passent par lui et se servent de ce fantastique tremplin pour conquérir la planète musique.

Vous aurez compris que j’aime énormément ce disque, et vous engage à y jeter une oreille le plus tôt possible.

Frédéric Cardin

Gavin Bryars: Piano Concerto (The Solway Canal); After Handel’s Vespers; Ramble on Cortona



Gavin Bryars: Piano Concerto (The Solway Canal)

Ralph van Raat, piano

Cappella Amsterdam

Netherlands Radio Chamber Philharmonic

Otto Tausk, direction

Naxos 8.572570

Gavin Bryars (né en 1943) est certainement l’un des compositeurs contemporains les plus joués en concert et appréciés par un large public. Cela se comprend aisément, vu son utilisation de la tonalité ainsi que d’éléments dramatiques et poétiques récurrents. La musique de Bryars se situe aux antipodes de la modernité ascétique et cérébrale. Le compositeur britannique recherche assurément l’émotion, la beauté plastique et mélodique, mais il le fait sans avoir recours à une forme un peu racoleuse de néo-romantisme. On a parfois l’impression d’une musique plus instinctive que réfléchie, bien que les références savantes et culturelles du compositeur soient irréprochables.

Sur ce disque d’une très belle facture, trois œuvres pour piano sont présentées, dont deux en solo. La première est After Handel’s Vespers, originellement pour clavecin, qui trahit l’intérêt qu’a le compositeur envers la musique ancienne. L’ornementation baroque n’est pas utilisée en fonction de son caractère pastiche, mais sert plutôt à appuyer la pulsation rythmique pleinement héritée quant à elle du XXe siècle. Il se dégage de cette pièce un sens dramatique pertinent pour une époque où la spiritualité s’exprime moins dans son rapport à Dieu qu’à une transcendance individuelle stimulée par un rapport émotif au sujet artistique/véhicule de la sensation immanente.

La deuxième pièce au programme s’intitule Ramble on Cortona. Le titre se rapporte à une autre pièce de Bryars, vocale celle-ci, intitulée Laude et basée sur un manuscrit du XIIIe siècle retrouvé à Cortona en Italie. Bryars utilise pleinement le potentiel de résonance du piano, question d’imprimer une sensation de monumentalité lumineuse à l’oeuvre, un peu comme de majestueux vitraux chatoyants dans une cathédrale. Une première section imposante, teintée de solennité, fait place à une deuxième section plus dynamique, ancrée sur une formule d’ostinato de caractère minimaliste contemporain.

Le plat de résistance du disque est le Concerto (The Solway Canal) pour piano, bien entendu, orchestre, et chœur! Cette combinaison unique constitue un véritable coup de maître. Le Concerto est une pièce de type impressionniste, mais coloré ici et là de textures parfois légèrement chaotiques et atonales, traitées essentiellement en éléments coloristiques constamment apaisés par les voix de la Cappella Amsterdam. Les paysages sonores exprimés se transforment fluidement au cours des quelques 28 minutes de l’œuvre. Le piano sert littéralement de guide à travers le discours poétique du compositeur et le chœur, quant à lui, apporte un sentiment de mysticisme évanescent à la partition ouatée de l’orchestre, comme si l’on voulait inviter l’auditeur sur un affluent surnaturel nimbé d’une sorte de brouillard onirique. Envoûtant, c’est le terme qu’il faut utiliser pour qualifier cette création de Gavin Bryars.

Frédéric Cardin

Magnus Lindberg: Orchestral Music chez Ondine


Magnus Lindberg: Orchestral Music

Avanti Chamber Orchestra; Toimii Ensemble; Finnish Radio Symphony Orchestra; Bavarian Radio Symphony Orchestra

Sakari Oramo, Esa-Pekka Salonen, Jukka-Pekka Saraste

Ondine ODE 1110-2Q

La musique de Magnus Lindberg est l’un des avant-postes de l’avant-garde contemporaine. Chez Lindberg, point de néo ceci ou cela. Pour le compositeur finlandais, la complexité et les contrastes sont essentiels à son expression esthétique. Mais là où la froideur cérébrale l’emporterait chez plusieurs, l’énergie, l’effervescence et le bouillonnement sonore tiennent le haut du pavé chez cet artiste unique né à Helsinki en 1958.

Ce coffret paru chez Ondine réunit presque toutes les œuvres orchestrales non concertantes de Lindberg, enregistrées précédemment sur des disques individuels. L’agencement sur quatre disques est chronologique ce qui permet de bien ressentir l’évolution esthétique du langage lindbergien. Une écoute attentive illuminera quatre périodes de créativité. La première est celle de l’activisme et de l’affirmation personnelle éclatante, sans compromis. Lindberg y est endiablé, sa musique est robuste, totalement abstraite, mais débordante de rythme et de pulsations appuyées bien qu’hachurées. La deuxième voit le compositeur travailler son matériau de façon plus « affable », comme un sculpteur modelant l’argile, alors que dans la première phase, il ressemblait plutôt à ciseleur de pierre. Il introduit des éléments de musique spectrale dans son esthétique, la musique se fait plus scintillante, kaléidoscopique. La troisième période le voit revenir à certains standards « classiques » tels une construction rythmique plus précise et l’introduction de motifs et thèmes musicaux inimaginables auparavant. La dernière période (celle qui existe depuis quelques années et mène jusqu’à aujourd’hui) est celle de l’introduction d’un certain (et véritable) mélodisme dans la facture habituelle et toujours bien identifiable du compositeur. Il est important de rappeler que chez Lindberg, les phases successives n’annulent et ne remplacent pas les innovations des phases précédentes. Elles ajoutent de nouvelles dimensions à un spectre artistique déjà riche en multiples facettes. Regardons de plus près chaque pièce dans leur ordre d’écoute sur le coffret :

Tendenza – 1982 (cd1 pl.1) : L’entrée en matière ne laisse aucun doute possible sur les intentions du compositeur. La partition éclate et explose de mille feux dès la première seconde. Rythmes hachurés, harmonie déchiquetée, couleurs en constante ébullition, toute l’œuvre est un hymne à la complexité, certes, mais aussi à l’énergie brute et primitive. Cette pièce est remarquable, mais elle devrait venir avec une étiquette de mise en garde pour oreilles sensibles.

Kraft – 1983 (cd1 pl.2-3) : pièce en deux mouvements, véritable signature qui lança définitivement la carrière internationale de Lindberg et le confirma comme grand apôtre de la modernité la plus accomplie. Pensez au primitivisme de Stravinsky dans le Sacre, multipliez son intensité par 10 et vous aurez un peu l’idée de la chose. Il est dit que c’est le contour rythmique de l’œuvre qui a été conçu au départ. Tout le reste est venu par la suite. Une véritable grand-messe païenne saisissante de force sauvage (imaginez une toile de Willem de Kooning), mais non dépourvue de passages épurés et brodés, quant à eux, comme un tableau de Pollock transposé sur du papier à musique.

Kinetics – 1989 (cd1 pl.4) : Avec cette pièce pour orchestre symphonique, Lindberg amorce une trilogie qui se poursuivra avec les deux œuvres suivantes. Dans ce tryptique, les rythmes sont moins tailladés, le développement musical plus fluide et morphique. Les enseignements de Grisey et Murail sont ici en plein épanouissement et fleurissent l’esthétique lindbergienne de manière évidente. L’œuvre elle-même progresse d’une dimension initiale flamboyante vers une finale concentrée sur une note basse dépouillée précédant un climax définitif d’intensité extrême.

Marea – 1990 (cd1 pl.5) : Marea, pour orchestre de type sinfonietta, procède à l’inverse de Kinetics. Une introduction robuste et profonde se transforme en une dizaine de minutes en une finale scintillante pour les instruments aigus.

Joy – 1990 (cd2 pl.1) : écrite pour orchestre de chambre, cette pièce est la plus affable que Lindberg ait écrite à ce moment dans sa carrière. Il s’agit toujours de musique totalement abstraite, dénuée de mélodie et de thèmes précis, mais l’attitude est manifestement plus accueillante. L’orchestration inclut un synthétiseur, ce qui ajoute un élément « récréatif » à la composition.

Corrente – 1992 (cd2 pl.2) : Corrente, ou Courante, fait à la fois référence à la danse baroque et au principe de mouvement continu (tel le courant, ou débit, d’une rivière). On remarque immédiatement la continuité rythmique de cette œuvre, qui la différencie tout de suite de ses ainées. Des textures d’inspiration spectrales surfent sur une cadence pointée que ne renieraient pas certains post-minimalistes. À n’en pas douter, l’une des pièces les plus « accessibles » du compositeur.

Corrente II – 1992 (cd2 pl.3) : Cette deuxième version est écrite pour orchestre symphonique (alors que la première était pour orchestre de chambre). Il ne s’agit pas d’une transposition, mais bien d’une variation originale sur le même thème. Superbe musique, fourmillante de couleurs disparates qui sont encadrées par la cohérence d’une rythmique grouillante.

Coyote Blues – 1993 (cd2 pl.4) : un titre curieux (dont l’origine m’est inconnue, et qui n’a rien à voir avec la musique de Robert Johnson –ce qui avouez-le, aurait pu être drôlement intéressant!) qui devait servir à la création d’une œuvre pour chœur. Lindberg n’a jamais terminé l’ouvrage, mais en a recyclé les grandes lignes qu’il a réécrites pour orchestre. Partition décontractée, presque pastorale (à l’échelle de Lindberg en tout cas! N’allez pas imaginer la Sixième de Beethoven!).

Arena – 1995 (cd3 pl.1) : Arena poursuit l’exploration entamée avec Corrente. Cette pièce a été composée pour le Concours Sibelius de Direction à Helsinki. Il doit effectivement être absolument fascinant de diriger une telle œuvre, riche et kaléidoscopique, expansive et lumineuse. La finale est pratiquement romantique tant la somptuosité des textures emplit l’espace.

Arena 2 – 1996 (cd3 pl.2) : Cette fois, il s’agit bel et bien d’une transposition (pour orchestre de chambre). Les textures sont plus dépouillées, modestie des forces oblige.

Feria – 1997 (cd3 pl.3) : le terme signifie célébration en espagnol. La fanfare de trompettes qui introduit l’œuvre, et qui sert de leitmotiv motivique au long de la partition, en constitue la marque indélébile. Festive, éclatante et brillante, autant qu’une musique totalement atonale puisse créer ce type d’impression.

Grand Duo – 2000 (cd3 pl.4) : le titre ramène aux deux sections de l’orchestre qui sont utilisées, les bois et les cuivres (il n’y a pas de section de cordes). Le contraste entre les textures claires des bois et sombres des cuivres est distinctement délimité dans la première partie de la pièce, puis graduellement fondu en un ensemble cohérent au fil du développement de l’œuvre.

Chorale – 2002 (cd4 pl.1) : une manifestation rare dans l’œuvre de Magnus Lindberg, la composition sur un matériau extérieur, soit dans ce cas le Chorale Es ist genug de Bach. L’épanouissement du matériau se fait selon les standards du compositeur finnois, et cette introduction diffuse, certes, mais indéniable constitue la première avancée de Lindberg sur le territoire de la « mélodie », aussi transfigurée soit-elle. La puissance expressive de cette courte pièce (moins de 6 minutes) se base sur l’opulence du déploiement harmonique du choral tendant constamment à la résolution des dissensions récurrentes de l’orchestration. L’accord final, pleinement consonant, est absolument magnifique.

Concerto for Orchestra – 2003 (cd4 pl.2): Lindberg amorce ici une nouvelle étape du développement de sa plénitude artistique avec ce Concerto effervescent qui introduit un thème de fanfare aux trompettes. Il est bâti en 5 sections interprétées sans pause.

Sculpture – 2005 (cd4 pl.3) : Encore une fois, comparativement aux œuvres des phases précédentes, cette Sculpture est structurée à l’aide de motifs mélodiques reconnaissables, bien que continuellement en état de flux harmonique et coloristique. Il s’en dégage une impression de narration dramatique presque cinématique. Commandée par le Los Angeles Philharmonic et Esa-Pekka Salonen pour leur nouvelle maison (le Disney Concert Hall dessiné par Frank Gehry), l’œuvre est tout à fait symbiotique avec ce haut lieu de la culture savante au cœur d’Hollywood. Vers la fin, un épisode rythmique syncopé semble faire un clin d’œil au pays du commanditaire, les États-Unis.

Ce coffret de 4 disques n’est pas exhaustif (il manque, entre autres, les magnifiques Aura, Fresco, Seht die Sonne et EXPO (de 2009), pour ne mentionner que les œuvres orchestrales non concertantes). Néanmoins, ce coffret Ondine, offert à rabais, est une mine d’or incomparable pour qui voudra posséder dans sa discothèque l’un des jalons absolus de la création contemporaine d’avant-garde.


Frédéric Cardin

vendredi 29 juillet 2011

Gottfried Huppertz : Metropolis chez Capriccio


HUPPERTZ, G.: Metropolis (Strobel)

Orchestre symphonique de la radio de Berlin

Frank Strobel, direction

Capriccio C 5066

Ce disque est exceptionnel à plusieurs égards. De un, il met en lumière l’une des premières musiques de film d’envergure de l’histoire du cinéma et de la musique en général. De deux, il ramène à l’avant-plan un compositeur peu prolifique et complètement oublié. Troisièmement, il permet de rappeler le rôle fondamental qu’a eu cette partition non seulement sur l’œuvre de Fritz Lang, mais sur le développement de la musique de film dans son ensemble.

Le chef-d’œuvre de Fritz Lang, paru en 1927, durait 153 minutes à l’origine. Pendant longtemps, des portions manquaient, si bien que la réédition de 2001 présentait un film tronqué de 120 minutes (il manquait donc 33 minutes). En 2008, cependant, 20 minutes manquantes furent retrouvées en Argentine. Le plus extraordinaire c’est que, pendant ce temps, la partition monumentale de Gottfried Huppertz, magnifiquement annotée jusque dans les moindres détails rythmiques attachés à leurs équivalents scéniques, était soigneusement conservée. C’est d’ailleurs grâce à cette partition que certaines transitions entre des scènes retrouvées et celles déjà présentes ont pu être réanimées de façon précise (la musique indiquait carrément à quel moment une séquence s’enchainait à une autre!). Le travail de Huppertz fut, à ce sujet, rien moins qu’exceptionnel.

La musique de Huppertz - né en 1887 et mort en 1937, compositeur (mais aussi chanteur) de 47 numéros d’opus dont 9 partitions pour le cinéma (dont Les Nibelungen en 1924, également de Lang) - est somptueuse et résolument ancrée dans une esthétique romantique tardive. On pense souvent à Richard Strauss, bien entendu, mais aussi à Wagner, tout en percevant ici quelque influence impressionniste et là un brin de jazz naissant. Huppertz a recours aux leitmotivs de façon très étendue. Bien sûr, cette méthode de travail est assez typique des grandes partitions cinématographiques de Korngold jusqu’à celles de Williams (Star Wars) et même Howard Shore (Seigneur des Anneaux), plus près de nous. Mais il suffit de se rappeler que la partition de Metropolis fut écrite en 1926 pour comprendre que nous sommes ici en face de celui qui, probablement, a littéralement établi le modus operandi le plus étroitement associé à la composition pour le cinéma.

Il est fascinant d’entendre cette œuvre grandiose, baignée d’un clair-obscur aux contrastes frappant, mais magnifiquement unifié par une vision hallucinée, certainement héritée de l’envoûtement qu’a dû éprouver Huppertz en voyant pour la première fois les images délirantes et la vision titanesque de Fritz Lang. On ressent cette démesure à travers les élans de cuivres, le flot des cordes, les citations du Dies Irae, la mécanique implacable des ostinatos caricaturant le règne des machines, etc.

Une musique de film de cette envergure méritait rien de moins que la conviction profonde et passionnée de l’Orchestre symphonique de la radio de Berlin dirigé par Frank Strobel, un spécialiste de la musique de films. Ce qui est rassurant, c’est le sérieux avec lequel tout ce projet semble avoir été mené. On a trop longtemps souffert d’une vision élitiste de la musique qui reléguait l’écriture pour le cinéma à une marginalité un peu honteuse. De grandes et superbes partitions musicales sont en train de renaître grâce au travail de pionniers comme Frank Strobel. Et une maison comme Capriccio a le mérite d’encourager cette vision. Fritz Lang, et Gottfried Huppertz, en seraient très heureux.

Frédéric Cardin



Marc Minkowski conduit Offenbach: Orphée aux Enfers; La Belle Hélène


Marc Minkowski conducts Offenbach


Orphée (1997):

Natalie Dessay, Yann Beuron, Jean-Paul Fouchécourt, Laurent Naouri

Orchestre et Chœur de l’Opéra National de Lyon

Marc Minkowski, direction

Laurent Pelly, mise en scène


Belle Hélène (2000) :

Felicity Lott, Michel Sénéchal, Yann Beuron, Laurent Naouri, François Le Roux

Les Musiciens du Louvre

Chœur des Musiciens du Louvre

Marc Minkowski, direction

Laurent Pelly, mise en scène

Arthaus 107 506 (2 DVD)

La musique d’Offenbach est toute désignée pour la direction fougueuse et vivante de Marc Minkowski. Arthaus présente ici deux productions (chacune sur un DVD) de l’Opéra National de Lyon, avec Minkowski dans la fosse.

Dans cet Orphée enregistré en 1997 à Lyon, l’association réalisée avec le metteur en scène Laurent Pelly fonctionne très bien. La vision pimpante et visuellement attrayante de Pelly élève le scénario initial à des moments du pur bonheur distrayant. Mais ce qui fait la force exceptionnelle de cette production c’est le jeu (et les voix!) des interprètes en présence, soit Natalie Dessay (Eurydice jouisseuse, déchaînée et tellement moderne!), Yann Beuron (Orphée délaissé, ennuyé et tellement ennuyeux qu’il en est drôle), Jean-Paul Fouchécourt et Laurent Naouri (Pluton et Jupiter bien triviaux malgré leur apparat impérieux, tels des Laurel et Hardy de l’Olympe). Chacun d’entre eux mord littéralement dans son personnage, se l’approprie complètement et offre une sérieuse leçon à ceux qui osent encore dire que les chanteurs d’opéra ne savent pas jouer!

La vivacité de la direction musicale fait écho au déroulement urgent de la mise en scène. Les effets comiques, les double-sens appuyés par les sous-entendus scéniques puis la distinction entre l’Olympe de Jupiter rempli de coussins blancs et le sous-sol industriel de l’Enfer de Pluton constituent des exemples probants du talent de Laurent Pelly.

La Belle Hélène, présentée sur le deuxième DVD du coffret présente le même metteur en scène et le même chef, dirigeant cette fois Les Musiciens du Louvre, poursuit dans la même veine. L’humour débridé et volatil de Laurent Pelly fait encore des merveilles, comme l’attestent les journaux parisiens de l’époque qui en firent un grand succès public ET critique.

Felicity Lott, anglaise très parisienne, est lumineuse dans le rôle d’Hélène. Laurent Naouri, champion des rôles profond et impériaux, joue autoritairement Agamemnon alors que Yann Beuron est idéal en Pâris, léger et un peu insignifiant.

Les références esthétiques sont nombreuses, du cinéma de Lubitsch à celui de Bunuel en passant par la culture populaire avec cette coiffure à la Elvis! Comédie, Sainte Comédie. Le duo Minkowski-Pelly convainc quiconque que non seulement l’opéra-comique, c’est du sérieux, mais que celui d’Offenbach touche littéralement au divin, malgré toutes ses bouffoneries, surtout lorsque celles-ci sont présentées de façon aussi délicieusement irrésistible!

On adore, et on en redemande!

Frédéric Cardin