«Chaque artiste crée ses précurseurs. Son travail modifie notre conception du passé autant que celle du futur». Jorge Luis Borges

vendredi 24 avril 2015

Elinor Frey, Lorenzo Ghielmi Berlin Sonatas

Berlin Sonatas
Elinor Frey, violoncelle à cinq cordes;
Lorenzo Ghielmi, Silberman pianoforte;
Marc Vanscheeuwijck violon basse.
Enregistrement, septembre 2014
Passacaille: PAS1006.

Dans ce disque Elinor Frey nous fait découvrir un instrument plutôt rare dans l'histoire de la musique. Il s'agit du violoncelle à cinq cordes, dont Bach a donné quelques lettres de noblesse, notamment dans sa suite en ré majeur pour violoncelle seul BWV1012. Mais selon les recherches d'Elinor Frey, un grand nombre de partitions créées au milieu du XVIII siècle, s'adapteraient "naturellement" à cet instrument, représentant très bien une certaine esthétique dite Berlinoise.
Le choix des pièces et des compositeurs est tout à fait en concordance avec cette idée. On y trouve à coté de  très connus compositeurs comme Johan Christoph Friedrich Bach, Carl Philipp Emanuel Bach et Franz Benda, d'autres qui le sont moins comme Carl Friedrich Abel, Johann Philipp Kirnberger ou Carl Heinrich Graun.

Belles interprétations, d'Elinor Frey, pleines de fantaisie, avec une complicité musicale en Lorenzo Ghielmi qui est de premier ordre.
Enregistrement très recommandable qui vous permettra de découvrir un répertoire hélas encore pas très connu , mais dont le disque, j'en suis certain, joue un rôle très important pour sa sauvegarde.

Philippe Adelfang, avril 2015.

dimanche 22 mars 2015

Pourquoi devrait-on faire un disque?


Cette question serait la première  que tout artiste devrait se poser avant de s'embarquer dans une aventure discographique.
Et la toute première réponse serait. parce que je veux dire quelque chose de différent, et  qui ne s'est jamais dit.
C'est le cas dans cet enregistrement du pianiste David Fray. Il nous apporte une vision nouvelle d’œuvres déjà très connues et également très jouées dans le répertoire pianistique.
Malheureusement cette idée n'est pas la norme, et les raisons pour faire toutes sortes d'enregistrements sont variées et nuisent parfois au succès de l'entreprise.
L'idée dans ce disque, est de réunir des œuvres à deux et à quatre mains de Schubert, qui ont un caractère de fantaisie dans leur forme. Ceci n'est pas absolument nouveau dans l'histoire de la musique, mais Schubert donnera quelques lettres de noblesse, a certaines compositions, qui auraient pu être plus banales, mais qui, sous sa plume, atteignent le rang de chefs-d’œuvre.
L'interprétation de Fray, est tout à fait en concordance, avec ce qui a été écrit et dit. Son son est différent, disons nouveau. Il prend son temps, pour jouer, pour parler, bref pour dire quelque chose. Et pour l'auteur de cette chronique, c'est du nouveau dans le monde discographique actuel.
Il trouve en Jacques Rouvier le partenaire et complice idéal, en nous donnant une version rafraichissante de la très célèbre fantaisie en fa mineur. Et j'attire votre attention, sur la pièce Lebensstrürme qui clos ce disque, où toute la magie du génial compositeur permet de nous offrir une musique plus instable du point du vue harmonique, mais qui est une réussite mélodique et thématique hors pair.
Il ne nous reste qu'attendre son prochain disque, avec impatience, en souhaitant qu'il vienne jouer à Montréal le plus vite possible. 

David Fray, piano
Jacques Rouvrier, piano
Enregistrement, novembre 2014

Philippe Adelfang, mars 2015.

dimanche 15 mars 2015

Bach et ses contemporains, parlons de Bach un peu.


Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Violin Concertos
Fredik From, Peter Spissky, Bjarte Eike et Manfredo Kraemer violons solistes
Antoine Torunczyk, hautbois
Concerto Copenhagen
Lars Ulrik Mortensen, direction.
Enregistrement, 2011
CPO : 777904-2



Le disque de cette chronique regroupe les concertos que Bach écrivit pour violon et orchestre.
Qu'est ce qui fait que la musique de Bach soit universelle? Évidement sa qualité et sa profondeur. Mais il y aussi autre chose. La musique de Bach est devenu un repère, un patron pour les musiciens. Mettons qu'un élève se présente pour une audition n’importe où, il est sûr et certain qu'on va lui demander de jouer du Bach à un moment donné. Pourquoi? Simplement parce que c'est la façon la plus évidente de voir où ce musicien en est, dans son parcours artistique. Bach est devenu un test, qui permet de constater le degré de développement artistique. Quand j’étais au conservatoire, je suis allé écouter un concert du grand violoncelliste Rostropovich, dans un théâtre Colon qui était bondé. Moi évidement comme tout étudiant, j'étais début au dernier étage. Au concert il avait joué les variations Rococo de Tchaikovsky, mais après des minutes interminables d’applaudissements, il se décida à nous jouer son seul bis de la soirée, une passacaille de Bach. Il résuma, cette soirée là, dans cette unique et courte pièce, tout son art et son savoir faire musical. Et cela est possible parce que Bach est l'essence même de la musique. C'est pour cette raison que ces chroniques s'appellent « Bach et ses contemporains ». Sa musique est sans aucun doute l’âme de notre musique occidentale. Ce n'est pas le début, mais c'est la raison d'être que tout art doit, et devrait avoir, toujours et tout le temps.
Les versions du Concerto Copenhagen, sont d'une poésie merveilleuse. Leur musicalité et leur façon d'interpréter cette musique est absolument géniale. On sent que leurs jeux ont un soin et une minutie qui méritent notre éloge.

Philippe Adelfang, mars 2015.

vendredi 27 février 2015

BACH ET SES CONTEMPORAINS : LE CAS DE CARL HEINRICH GRAUN

Le 26 mars de 1755, cinq ans seulement après la mort de Bach, la première exécution de l'Oratorio-Passion de Carl Heinrich Graun (1703/04-1759) La mort de Jésus eut lieu à Berlin : son succès fut immédiat et assuré. L'Oratorio fut joué 70 fois encore dans une période de 130 ans, musique à être jouée pendant la semaine sainte. Elle fut interrompue uniquement quand Mendelssohn imposa La Passion de St-Mathieu de Bach dans les années 1858-1866.    
L’œuvre avait été commissionnée par la noblesse prussienne, et elle fut jouée quelques jours avant sa première officielle par des musiciens et amis de Graun, dont Carl Philipp Emanuel Bach, qui tenait le clavecin. Évidemment, tous ont apprécié le style nouveau, plus dépouillé et centré dans l'expansion mélodique plutôt que dans la densité du contrepoint. Il y avait déjà quelques années que le style de Bach et sa façon de composer n'était plus à la mode. Il fallait regarder vers l'avant et se diriger vers une nouvelle vedette dans le monde musical : la mélodie accompagnée.
Graun a appris tout ça en composant ses opéras, dont le plus fameux fut Montezuma pour l'Opéra de Berlin, qui fut un grand succès à l'époque.
Si on compare cette œuvre avec les Passions de Bach, l'effectif est plus réduit : soprano, ténor et baryton soliste, chœur mixte et ensemble instrumental.  Évidement l'effet d'une grande masse sonore a été remplacé par un effectif plus réduit, plus approprié à cette expansion mélodique.
L'interprétation est très bonne, l'orchestre est de premier ordre et les solistes sont d'un grand niveau. Le défi pour l'éditeur, c'est de faire connaître cet enregistrement en dehors de l'Allemagne.
Voici un autre compositeur, pas très connu du grand public, que je vous invite à découvrir et qui a été un acteur important au moment où un passage entre l'époque baroque et classique s’opérait.

Carl Heinrich Graun
Der Tod Jesu
Monka Mauch, soprano
Georg Poplutz, ténor
Andreas Burkhart, baryton
Arcis-Vocalisten München
Barockorchester L'arpa festante
Thomas Gropper, direction
Enregistrement mai 2014
Oehms Classics : OC1809

Philippe Adelfang.

mardi 17 février 2015

LA PREMIÈRE SYMPHONIE DE RACHMANINOV, OU L'EFFET DÉVASTATEUR DE LA CRITIQUE MUSICALE

Si jamais on me demandait de citer un exemple de conséquence néfaste d'une mauvaise critique musicale sur la carrière et la vie d'un compositeur, je citerais volontiers le cas de la première symphonie de Sergei Rachmaninov.
Ce fut à St-Petesbourg, le 15 mars 1897, que le célèbre musicien et journaliste César Cui écrivit: « Si jamais il y avait un conservatoire en enfer où un étudiant talentueux composerait une symphonie à programme sur les sept plaies d'Égypte, elle sonnerait sans doute comme celle de M. Rachmaninov.»
Ce fut trop pour le jeune artiste. Évidement, après cette création tourmentée, accueillie par des critiques unanimes et décourageantes, Rachmaninov tomba dans une longue et profonde dépression créative. Il n'arrivera à s'en sortir qu'avec l'aide d'un célèbre psychiatre, qui sera d’ailleurs le tributaire de son célèbre deuxième concerto pour piano, peut-être une des œuvres majeures du répertoire.
Mais qu'est-ce qu'il en reste, de ces critiques? Rien du tout. Une anecdote seulement. Avec le recul du temps, on comprend que Cui avait tort et raison en même temps. Peut-être ses critiques étaient autant une démonstration de force entre deux centres musicaux rivaux, Moscou et St-Petesbourg, que des véritables comptes-rendus des concerts, honnêtes et dépourvus de toute allégeance politique.
Si on compare la Première Symphonie de Rachmaninov avec celles de Glazounov (le musicien qui dirigea l'orchestre pendant sa création), on se rend compte que celle de Rachmaninov avait des qualités musicales suffisantes, qui méritaient d'être soulignées.
Tout cela pour dire que toute critique devrait être écrite de la façon la plus objective possible. Il faut toujours tenir compte du contexte, ne jamais oublier que la musique est un langage et que, comme tel, il est souvent assujetti à des influences externes.
Je suis un inconditionnel admirateur du chef russe Kitajenko. Sa version de cette Première Symphonie ne fait qu'ajouter un autre jalon à son énorme carrière musicale.

Sergeï Rachmaninov
Symphonie n°1 op.13
The Rock op.7
Gürzenich-Orchester Köln
Dimitrij Kitajenko, direction
Enregistrement janvier et mai 2013.
Oehms Classics : OC 440

Philippe Adlefang

mercredi 14 janvier 2015

CAMARADE PROKOFIEV À CHICAGO

Il y a un lien subtil entre la ville de Chicago et Prokofiev. Le compositeur russe y est allé plusieurs fois, à la demande d'un riche américain, diriger et jouer ses œuvres. En 1937, année de son dernier voyage en Amérique, Prokofiev dirigea une des suites de son nouveau ballet Roméo et Juliette, et cela veut dire que Chicago a été la première ville américaine à entendre cette extraordinaire musique. La guerre et le régime stalinien qui suivront empêcheront tout voyage du compositeur en dehors de l'URSS.
Les numéros et les scènes du présent disque sont choisis par Muti parmi les deux suites orchestrales que Prokofiev avait composées, justement pour la diffusion de son œuvre. Muti les a ordonnés pour qu'on puisse suivre un ordre chronologique d'après la célèbre tragédie de Shakespeare.
La version de Muti est très envoûtante; on pourrait la qualifier de théâtrale, avec des tutti époustouflants. On apprécie la qualité des solistes de l'orchestre, ainsi qu'une capacité dynamique hors du commun. La prise de son est enivrante et tout à fait remarquable. Le seul petit bémol, c'est la durée de presque 49 minutes; on aurait envie d'un peu plus. Mais pour ce qui a été offert,  rien à dire, tout au contraire : bravo encore une fois à Muti et l'excellente CSO. Du pur plaisir.

Suite from Romeo And Juliet
Chicago Symphony Orchestra
Riccardo Muti, direction
Enregistrement, octobre 2013
CSOR 901 1402
Philippe Adelfang

vendredi 9 janvier 2015

JEAN-EFFLAM BAVOUZET, LE NARRATEUR D'ÉMOTIONS EST EN VILLE!

Au moins on a la musique de Jean-Efflam Bavouzet... quelqu'un l’a dit ou écrit quelque part.
Avec la quantité de productions discographiques disponibles dans le marché présentement, pourquoi certaines versions s'imposent-elles? Eh bien simplement parce que vous ne pouvez pas vous passer d'elles. Elles sont devenues des références. C'est le cas pour l’enregistrement de ces trois concertos deHaydn que Bavouzet a réalisé avec la Manchester Camerata.
Espiègle, avec une profondeur légère et un toucher tout à fait chaleureux et limpide, il nous offre des versions remarquables. Sans jamais tomber dans aucun excès, Bavouzet réussi à se transformer en une espèce de narrateur d’émotions. La partition est celle-ci et voilà ce que je pense d'elle, aurait-il sûrement dit, mais toujours en gardant le sens des proportions que cette musique demande.
Si jamais vous voulez expérimenter l'effet Bavouzet en concert, il sera à la salle Bourgie de Montréal les 14 et 15 janvier prochains, pour deux prestations à ne pas rater.

Haydn Piano Concertos
fa majeur Hob.XVIII: 3
sol majeur Hob.XVIII:4
ré majeur Hob.XVIII : 11
Jean-Efflam Bavouzet, piano
Manchester Camerata 
Gabor Takacs-Nagy, direction
Enregistrement, octobre 2013
Chandos: CHAN 10808

Philippe Adelfang